Au commencement : Les Parvis Poétiques de Martigues
Les Parvis Poétiques sont d’abord le « projet d’un poète ». Un poète riche (sic !) d’une double expérience,
1) en tant que citoyen issu des « couches populaires », comme on dit, longtemps porté par la militance politique, et donc frotté à l’épreuve de la recherche d’une indispensable solidarité,
2) en tant que poète, parallèlement confronté à la solitude (bénie), mais aussi à l’isolement (tragique) par rapport à des publics pourtant (par bonheur inconsciemment) visés.
L’enseignement principal acquis grâce à cette double appartenance conduisant à une égale méfiance à l’égard de toute solution uniquement politique, ou uniquement poétique (chacune, se situant à l’extérieur du problème, ayant inévitablement tendance à « caporaliser » toute solution), j’optais pour une démarche, non pas « médiane », mais qui me semblait – me semble plus que jamais – s’inscrire au cœur même du « problème » : la démarche esthétique.
Le projet est donc clair : réaliser un festival de poésie d’un nouveau type, réunissant autour des poètes des créateurs d’autres disciplines, des artistes et des partenaires venus d’autres horizons, dans une relation inédite, au sens stricte du mot, avec le public - ou plutôt, le « non-public », eu égard à la famélique audience de la poésie, et à la courtoise indifférence pour les fastidieuses, laborieuses et ennuyeuses « soirées poésie » d’alors et - hélas! - trop souvent encore, d’aujourd’hui.
Reste à remplir la condition sine qua non pour réaliser ce projet : créer une « association de type 1901 », afin de gérer des subventions et autres dotations venant de l’Etat, de collectivités locales, voire du secteur privé.
Encouragé, soutenu, secondé par Danielle Fournier (qui en sera la Présidente jusqu’en 2000), l’association « Les Parvis Poétiques » est donc créée, un an avant sa première réalisation.
Ces premiers Parvis Poétiques se tiendront donc à Martigues, « Venise provençale » parcourue de canaux, avec ses quarante mille habitants dont un fort pourcentage venus d’Afrique du Nord – arabes ou « pieds-noirs » - son taux de chômage (déjà) inquiétant, son (toujours) bon club de foot et sa municipalité (encore) communiste. Une ville que nous contactons parmi d’autres, grâce à mon ami Jean-Claude Izzo, qui deviendra auteur de polars à succès, mais qui est déjà, pour moi depuis longtemps, un poète méconnu.
L’arrivée de la gauche aux affaires en 1981 ressemble, en matière culturelle, à une éclosion printanière. Outre le prix unique du livre, Jack Lang instaurera (peu après les Parvis Poétiques de Martigues) la première « Journée de la Poésie ». De son côté, Jean-Michel Place crée le premier Marché de la Poésie en 1983.
Mais une ville qui choisit le risque de la poésie comme événement principal, à cette époque, c’est unique!
La rencontre de Martigues avec la poésie mettra l’une et l’autre dans tous leurs états !
Dès la première des trente-deux pages d’un impressionnant programme nous présentions ainsi la démarche (extraits) :
« Les Parvis Poétiques, pour qui ? pour quoi ? »
Projet d’un poète, les Parvis Poétiques sont nés d’un constat paradoxal : la poésie se présente à la fois comme une activité élitaire et réservée, et une pratique de masse.
Tant de poèmes sont écrits chaque jour : des milliers et des milliers ! Si peu de poèmes sont lus : quelques uns.
Que sont-ils, ces poèmes ?
Pratiques si diverses de l’écriture ! Du langage considéré par certains (les poètes…) comme un matériau qu’il faut interroger et transformer dans le sens de son dur désir de dire – à la langue considérée par beaucoup (de gens qui écrivent…) comme un moyen de communication qu’il s’agit d’utiliser pour le seul plaisir de s’exprimer.
Entre ces deux berges l’Histoire coule, arrachant parfois un caillou de l’une, un fragment de l’autre…
Sans sacrifier à la molle nostalgie d’une illusoire « unité originelle » de LA poésie, il s’agit au contraire de permettre aux différences de se mesurer les unes aux autres, de les faire cohabiter et s’entre interroger, sans concessions.
Ainsi, sur le territoire du langage, les Parvis Poétiques plantent les balises d’un terrain de confrontations.
(…) Repoussant le couple – ô combien raté ! – poètes/public, la démarche des Parvis Poétiques consiste à mettre en relation des individus que la langue à la fois unit et sépare.
Expérience originale en matière de pratique poétique, unique à ce jour dans notre pays, ces premiers Parvis Poétiques correspondent aux nouvelles exigences de la création poétique qui traverse l’ensemble des « habitants des années quatre-vingt ».
Des acticités se déroulent tout le long du mois de juin 1983, et même, pour ce qui concerne les actions en milieu scolaire, plusieurs mois en amont.
Pendant plusieurs mois nous avons travaillé avec les associations, les bibliothèques, les écoles, les services de la ville, et tous les habitants qui, à titre individuel, ont répondu à nos appels largement diffusés par les médias locaux et régionaux.
Des correspondances sont activées entre des classes de et des poètes, avec échanges de poèmes, dont certains sont publiés régulièrement par La Marseillaise et Le Provençal.
Une radio locale prête ses ondes à des échanges « sonores ».
Une trentaine de Boites-aux-textes sont installées dans la ville, où chacun peut déposer son texte, ou un texte qu’il aime (nous en ferons un livre).
Mais le temps fort des « Parvis Poétiques de Martigues » a lieu les 3, 4 et 5 juin, dans une ville sens dessus dessous chamboulée par la présence de dizaines de poètes, de musiciens, de comédiens, de vidéastes, de peintres, de danseurs – et même un sociologue : Pierre Bourdieu [1].
Partout dans la ville, le matin, l’après-midi, le soir, en intérieur ou en extérieur (rues, places, quais) ont lieu des lectures, des performances, des rencontres.
Chacun des trois jours un « Journal des Parvis » est imprimé, sous la direction rédactionnelle de Jean-Claude Izzo.
Le comédien Richard Martin a quitté son théâtre Toursky de Marseille pour venir haranguer (parfois perché dans un arbre !) des passants à qui il déclame des poèmes ;
et puis un atelier de création arts plastiques et un autre consacré à « informatique et poésie » (déjà !) fonctionnent du matin au soir ;
et puis une exposition de Jean Cortot consacrée aux textes de Jean Tardieu ;
et puis une programmation d’une dizaine de films prêtés par l’INA (de Pasolini aux Schadocks, en passant par Alexandre Astruc et Georges Pérec) ;
et puis une programmation à l’inévitable « cinéma Jean Renoir » (Godard, Epstein, Wenders) ;
et puis la création d’une chorégraphie autour de La ralentie d’Henri Michaux, par l’Ecole de danse ;
et puis une vingtaine d’éditeurs et de revues qui présentent leurs auteurs sur un podium installé sur un quai ;
et puis « une nuit des inédits, blanche et multicolore » au cours de laquelle la quarantaine de poètes présents lisent des textes inédits : poésie lue, sonore, performances, avec buffet et bar…
et pour finir, le dimanche soir, le récital de Léo Ferré…
***
Et par la suite…
On ne va pas décrire les dizaines d’événements et manifestations réalisés par les Parvis Poétiques tout au long de ce quart de siècle (on en trouvera la liste, ainsi que quelques images, en annexe).
Contentons-nous de nous rappeler quelques uns des principes qui ont guidé nos actions, et auxquels nous avons essayé de ne pas trop déroger (car nous sommes dans le monde réel, ne l’oublions pas !).
Les Parvis Poétique au service des poètes
Il s’agit de faire entendre les voix des poètes partout où des oreilles sont susceptibles de se tendre, pour peu qu’on les sollicite. Et pour cela, d’offrir aux poètes tous les moyens possibles pour se faire entendre. Seront sollicitées les médiations les plus diverses, du manuscrit à l’ordinateur, de la musique à la vidéo, de l’intimité à la performance publique.
Les Parvis n’étant pas un groupe de poètes, ils ont pour fonction de présenter (et non représenter !) TOUS les poètes, de tous courants, tendances, générations, styles. Toutes les voies possibles de la poésie, à travers toutes les voix vivantes des poètes.
Les Parvis Poétique au service du public
Il n’y a pas de « sous culture » pour des « sous cultivés » !
Bien au contraire, nous considérons que moins les gens sont au fait de la chose poétique, plus la qualité des textes doit être exemplaire, exigeante. Exemple : la mise en place, après rencontres et lectures, d’une correspondance entre Bernard Noël et des patients d’un hôpital psychiatrique de jour, dont certains sont dans la double misère psychologique et sociale, parfois à la limite de l’illettrisme.
Vis à vis des publics visés, notre pratique peut s’apparenter à une démarche « pédagogique », en ce sens que les spectateurs de nos événements ont une idée assez large et concrète de ce qu’est la poésie de notre temps.
Promouvoir une « économie de l’échange »
Nous avons toujours considéré que l’approche de la poésie devait, de manière exemplaire, développer le sens de l’échange, du partage, de la gratuité. [2]
La gratuité pour le public n’est pas une pratique démagogique, mais un principe fondateur. Car nous considérons que le public a déjà payé, sous forme d’impôts, son désir de culture et son besoin de plaisir esthétique. Une (très minime) partie de ces impôts revient aux Parvis Poétiques sous forme de subventions. Les manifestations, rencontres, festivals que nous organisons sont donc tout naturellement un service qui revient au public, au même titre que l’éducation, la santé, etc.
En revanche, il ne peut pas être question de bénévolat pour les participants, qui tous exercent une activité qui mérite rétribution : poètes, artistes ou techniciens qui travaillent - ainsi que les concepteurs et les organisateurs - sont rémunérés… dans la mesure des moyens mis à notre disposition.
Il est de notre ressort de mettre les institutions devant leurs responsabilités et, en retour, de justifier par la qualité de nos manifestations et l’ampleur du public touché, la mise à notre disposition des « deniers de l’Etat »… comme on dit.
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Et pour ne pas finir…
un petit conte philosophique [3]:
Confucius admirait les chutes de Lü-leang. L’eau tombait d’une hauteur de trois cents pieds et dévalait ensuite en écumant sur quarante lieues. Confucius aperçut un homme qui nageait là. Il crut que c’était un malheureux qui cherchait la mort et dit à ses disciples de longer la rive pour se porter à son secours. Mais quelques centaines de pas plus loin, l’homme sortit de l’eau et, les cheveux épars, se mit à se promener sur la berge en chantant.
Confucius le rattrapa et l’interrogea : « Je vous ai pris pour un revenant mais, de près, vous m’avez l’air d’un vivant. Dites-moi : avez-vous une méthode pour surnager ainsi ? – Non, répondit l’homme, je n’en ai pas. Je suis parti du donné, j’ai développé un naturel et j’ai atteint la nécessité. Je me laisse happer par les tourbillons et remonter par le courant ascendant, je suis les mouvements de l’eau sans agir pour mon propre compte. – Que voulez-vous dire par : partir du donné, développer un naturel, atteindre la nécessité ? » demanda Confucius. L’homme répondit : « Je suis né dans ces collines et je m’y suis senti chez moi : voilà le donné. J’ai grandi dans l’eau et je m’y suis peu à peu senti à l’aise : voilà le naturel. J’ignore pourquoi j’agis comme je le fais : voilà la nécessité. »
***
[1] Absent physiquement - pour ne pas choquer, nous confie-t-il lors de notre second rendez-vous - mais présent par son regard porté sur un monde qui se voudrait étrange, celui des poètes, à travers un questionnaire à eux envoyé, qu’il nous aida à confectionner, puis à analyser.
[2] « La création de valeurs n’est pas dans la concurrence, mais dans la coopération. Il y a tant d’action gratuite dans la vie que l’on ne voit pas, que l’on ne valorise pas. Et que le marché siphonne ou récupère. Le marché a mis des barrières, des péages, de l’argent partout. (…). La création est le passager clandestin du capitalisme. La création, c’est poétique. (…) Les fourmis égoïstes, épargnantes, ne sont rien sans les cigales. Pour créer de la richesse, il faut de la gratuité, de la beauté inutile. De l’anticapitalisme, en quelque sorte » (Bernard Maris, entretien à Libération du 28/11/2006)
[3] traduit et commenté par Jean François Billeter dans ses Leçons sur Tchouang-tseu, éditions Allia, 2002.